Lecture audio

Handicap : pourquoi le regard des jeunes doit encore être éduqué

Est-il normal qu’en 2026, l’image et la présence des personnes en situation de handicap dans l’espace social ne soient toujours pas normalisées dans l’esprit du plus grand nombre ? À mes yeux, la réponse est évidemment négative.

 

Mon coup de gueule du mois est donc décerné à l’absence manifeste de sensibilisation au handicap, notamment dans les milieux scolaires.

 

Une scène ordinaire, un regard qui ne l’est pas

Il y a quelques jours, je réitérais une activité qui fait partie intégrante de mon quotidien : me promener dans le parc de ma ville. Un moment simple, pour prendre l’air, profiter du beau temps, sortir de chez moi. Rien de plus banal que de vivre ma vie. Je finis par passer près d’un banc où une bande d’adolescents s’était regroupée. Manifestement un groupe d’amis, de sexe masculin, tous âgés d’environ treize ou quatorze ans. Je vois leurs regards s’échanger dès mon arrivée dans leur champ de vision, avant qu’ils ne finissent par laisser échapper un éclat de rire.

 

Pas un sourire gêné.
Pas une maladresse d’enfant qui ignore comment réagir à la différence.

 

Rien de tout cela.

 

Un rire franc, assumé, collectif.

 

J’ignore la véritable source qui a déclenché une telle attitude. S’agissait-il de mon fauteuil ? De mon apparence ?

 

Au fond, le pourquoi est-il vraiment important ?

 

À cet instant, je n’étais plus simplement une jeune femme qui se promenait. J’étais devenue un sujet de curiosité.

 

Un quotidien trop familier pour les personnes handicapées

Je ne raconte pas cette histoire pour m’en plaindre.

 

Je suis bien consciente qu’elle relève du quotidien de l’ensemble de la communauté des personnes handicapées, et non pas seulement des personnes en fauteuil. Si je me permets de la pointer du doigt, c’est parce qu’elle met l’accent sur un sujet dont on ne parle pas suffisamment, et qui est pourtant essentiel pour instaurer la culture d’un regard bienveillant sur le handicap.

 

Ce sujet, c’est la sensibilisation auprès des jeunes, aussi bien dans les écoles que dans les collèges et les lycées. Parce que lorsque nous sommes en situation de handicap, nous avons tous connu ce regard.

 

Celui qui dévisage.
Celui qui s’attarde.
Celui qui réduit une personne à sa différence.

 

L’école, premier lieu d’apprentissage du regard sur l’autre

Certains imputeront ce genre de réactions à la naïveté ou à l’ignorance propre à la jeunesse. Je n’y apporterai qu’une seule réponse : c’est justement à cette période-là que tout se joue. L’école occupe une place fondamentale dans la construction du regard porté sur autrui.

 

Elle n’enseigne pas simplement l’histoire, les mathématiques ou les langues étrangères. Elle enseigne aussi des valeurs de civisme et de vivre-ensemble dans une société où le handicap fait partie intégrante de la réalité. Près de 12 millions de Français vivent avec un handicap. Cela représente presque une personne sur cinq.

 

Et pourtant, combien d’élèves terminent leur scolarité sans jamais avoir eu de véritable sensibilisation à ce sujet ?

 

Aborde-t-on véritablement le handicap en milieu scolaire ?

 

Cette expérience me permet d’en douter.

 

L’intégration scolaire : une sensibilisation par la présence

Il convient de rappeler ici, une fois encore, que la meilleure façon de sensibiliser réside dans l’intégration des élèves et étudiants handicapés en milieu scolaire. Cette nécessité résulte de l’article 19 de la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances.

 

Ce texte dispose que le « service public de l’éducation assure une formation scolaire, professionnelle ou supérieure aux enfants, aux adolescents et aux adultes présentant un handicap ou un trouble de la santé invalidant ». Il impose également à l’État de mettre en place les moyens « financiers et humains nécessaires à la scolarisation en milieu ordinaire des enfants, adolescents ou adultes handicapés ».

 

Une loi ambitieuse, une application encore insuffisante

Néanmoins, il est inutile de rappeler les difficultés d’application manifestes auxquelles ce texte de loi est confronté. Selon les données révélées par la ministre chargée de l’Autonomie et du Handicap, 520 600 enfants handicapés ont attendu, en septembre 2025, leur rentrée dans un établissement scolaire. Malgré l’existence de 134 000 Accompagnants d’Élèves en Situation de Handicap, généralement des femmes employées à temps partiel, ce nombre demeure insuffisant.

 

Comme chaque année, des milliers d’enfants sont restés sans solution éducative adaptée, entre scolarisation partielle, listes d’attente interminables et invisibilité administrative. À travers une enquête menée par l’Union nationale des associations de parents de personnes handicapées mentales et de leurs amis, l’Unapei, auprès de 38 associations représentant 3 603 enfants âgés de 3 à 16 ans, l’organisation a dressé un constat édifiant :

 

13 % des enfants n’auraient eu aucune heure de scolarisation par semaine.
38 % entre 0 et 6 heures.
30 % entre 6 et 12 heures.

 

Mais ce n’est pas tout.

 

Les associations interrogées par l’Unapei disposaient de listes d’attente sur lesquelles étaient inscrits 4 410 enfants. Ces derniers n’auraient bénéficié d’aucun accompagnement de l’État à la rentrée 2025.

 

À défaut, ils ont été scolarisés soit chez eux, soit en structure classique.

 

Sensibiliser concrètement au handicap

Nous ne le rappellerons jamais suffisamment : l’école demeurera toujours le premier lieu public de sensibilisation au handicap. Sans moyens suffisants, l’accès à la vie sociale et à un regard extérieur normalisé ne pourra jamais pleinement avoir lieu pour les personnes handicapées. Mais, à mes yeux, il faudrait aller encore plus loin et prendre des initiatives concrètes de sensibilisation.

 

Pourquoi ne pas instaurer, dans les collèges et les lycées, une journée nationale du handicap ?

 

Une journée où, pendant quelques heures, les élèves seraient invités à se déplacer dans l’établissement en fauteuil.

 

L’objectif serait de rendre visibles les obstacles que beaucoup ne voient pas.

 

Comprendre la difficulté d’un seuil.
La longueur d’un détour.
L’absence d’un ascenseur.
La fatigue d’un environnement non pensé pour tous.

 

Mais l’objectif serait aussi de faire cesser cette tendance à considérer le fauteuil comme un simple objet de curiosité. Il s’agirait d’instaurer dans la culture commune une idée simple : une personne handicapée est avant tout une personne, qui ne demande qu’à être intégrée.

 

Le problème n’est pas une bande d’adolescents, mais un manque d’éducation collective

Je ne blâme pas aujourd’hui une bande d’adolescents pour sa maladresse. Je reproche à un système de ne pas leur avoir appris à regarder la différence autrement. Car en 2026, une personne handicapée qui se promène dans un parc ne devrait plus être considérée comme une présence surprenante.

 

Elle devrait simplement être une passante parmi les autres.

 

Articles recommandés