Un simple bracelet pour quatre morts

L'histoire est tragiquement banale. L'homme roule au volant de son puissant 4x4, ce 26 septembre 2010. A son bord, sa femme et ses deux jeunes enfants. Il sort d'un déjeuner de famille passablement alcoolisé. Le temps s'est gâté. Après les trombes d'eau, c'est au tour de la grêle de rendre la chaussée particulièrement dangereuse. Les gendarmes confirmeront plus tard qu'il y avait par endroit, une couche de dix centimètres de grêlons ! Beaucoup de voitures préfèrent s'arrêter sur le bas coté pour laisser passer l'orage. Pas notre homme. Dans son 4x4 et surtout avec son coup dans le nez, il se sent en sécurité, continue de rouler à 100 km/h, double tous les véhicules qui ont prudemment ralenti. Soudain, l'homme est surpris par les feux de détresse de plusieurs véhicules arrêtés sur le bas coté, il freine brutalement, perd le contrôle et son 4x4 percute une Clio. Dans le 4x4 tout le monde est indemne. A bord de la Clio pulvérisée par le choc, c'est le carnage. Thérèse, la conductrice est morte. Ses deux filles, Cyrielle, 16 ans et Océane, 14 ans, aussi. Coralie, la filleule de Thérèse, est gravement blessée, Sa fille Marion, 6 ans, n'a pas survécu. Quatre morts, une blessée pour une accumulation délibérée d'imprudences, d'inconsciences, de stupidités.

Après trois ans d'enquête et d'instruction, l'affaire vient devant le tribunal correctionnel d'Amiens. Les familles des victimes sont massivement présentes. La perte d'un enfant est une souffrance sur laquelle ne passe pas l'oubli. Tous attendent de la justice une réponse à la mesure de ces morts cruelles, absurdes, intolérables. A la barre, le conducteur du 4x4, qui risque sept années de prison, se cherche encore des excuses. Il n'avait pas l'impressions d'être ivre. Peut-être est-ce ses médicaments pour l'hypertension ou les maux estomac qui ont modifié le contrôle d'alcoolémie. Et puis, il a été surpris au dernier moment pas le mauvais temps et n'a pas eu le temps de ralentir...

Rien d'original: les chauffards invoquent toujours les mêmes pitoyables raisons pour tenter d'expliquer leur irresponsabilité. Mais le juge d'instruction et les gendarmes ont, cette fois, bien fait leur travail. Ils ont montré que les médicaments n'étaient pas en cause, que les feux et les essuie glaces du 4x4 étaient en fonction au moment de l'accident. Il n'y pas eu de surprise de dernière minute. L'imprudence était bien délibérée. L'homme, d'ailleurs, n'en est pas à son premier accident et ses pertes de points trace le portrait d'un malade de la vitesse.

Fait exceptionnel, le procureur général est, ce jour là, à l'audience. On se dit qu'il veut parquer le coup. On attend qu'il s'indigne, demande une sanction exemplaire. Mais le haut magistrat distrait, fatigué, se lève à peine pour s'en remettre à sagesse du tribunal. Ce qui sous entend que le ministère public, le représentant de la société, de l'intérêt général, n'a pas d'opinion arrêtée sur cet accident, sur ces quatre morts.

Dans la salle d'audience, on se regarde stupéfaits, atterrés. Un juge d'instruction et un expert mobilisés, trois longues années d'enquêtes pour en arriver là. Pour ces quelques secondes d'indifférence ! L'incompréhension s'accroit encore quand le tribunal rend sa décision immédiatement , sans prendre même la peine de délibérer. Ce sera trois ans de prison dont la moitié avec sursis. Et pour les dix huit mois restants, le président du tribunal se montre immédiatement rassurant : "Ne vous inquiétez pas , monsieur. Vous n'irez pas en prison. On vous mettra simplement un bracelet électronique"...

Les familles des victimes n'ont pas compris le sens de cette décision. Et moi, non plus, je le confesse. Je sais que les prisons françaises sont pleines et indignes. Je sais que de telles conditions de détention favorisent souvent la récidive des délinquants. Mais quelle est, dans cette affaire, le sens d'un bracelet électronique ? En quoi empêchera-t-il le chauffard de récidiver ? Voici quelqu'un qui a commis les plus absurdes des imprudences au risque de la vie de ses propres enfants. Quelqu'un qui a tué quatre personnes et se réfugie encore derrière d'imaginaires excuses pour ne pas reconnaitre sa responsabilité. Croit-on vraiment qu'un petit fil à la patte, qui ne l'éloigne même pas du volant, va l'amener à la conscience de ses actes et lui interdire de foncer, bourré, par tous les temps au mépris des autres et au risque de tous ceux qui le croiseront ?

Je maintiens, moi, que la prison qui n'a peut-être plus de vertus pour les délinquants ordinaires, conserve encore un poids symbolique fort pour les tueurs de la route. La prison, ne serait-ce que pour quelques mois, fait comprendre à tous que ces accidents n'ont rien d'une fatalité, qu'il s'agit d'actes graves, commis en toute connaissance, malgré des campagnes quotidiennes d'information. Des comportements que la société ne peut plus tolérer.

Banaliser la mort donnée sur la route par imprudence délibérée, la rabattre, par le bracelet électronique, au rang du vol à la tire, c'est envoyer aux automobilistes un message désastreux. Et donner une gifle insultante aux familles de ces enfants morts.