La misère de la justice précipite la misère de la France

Voilà six mois que Sébastien attend que la justice lui permette de survivre. Six mois qu'il espère chaque jour recevoir du tribunal de Meaux la dizaine de feuillets qui pourraient le sauver de la misère. Mais à Meaux, comme à Marseille, à Toulouse, à Nice ou en Seine Saint Denis, la justice, chaque jour, se clochardise davantage. Souvent, c'est les magistrats qui manquent et on attend désespérément une audience. A Meaux, c'est au niveau du greffe que la misère a le plus frappé. Et on attend désespérément les jugements. Sébastien a été percuté en octobre 2016. Un abruti qui venait en face a pris le risque de doubler en plein brouillard et en pleine nuit. En moto, ça ne pardonne pas : tibia, fémur, péroné, cheville en bouillie et, en prime, deux vertèbres salement tassées. Le procureur de Meaux n'a pas hésité à poursuivre le responsable et les juges ont fait diligence. Le 20 juin 2017, l'automobiliste est condamné et les magistrats accordent 10.000 euros de provisions à Sébastien. Mon client a eu le tort de croire que la justice venait de le sauver. Le tort d'imaginer qu'avec ses 10.000 euros, il allait pouvoir acheter une voiture avec boite automatique pour, malgré sa jambe folle et ses souffrances, reprendre le boulot. Sébastien aurait très bien pu se reposer sur son arrêt de travail. Mais, il venait, à 46 ans, de passer enfin cadre commercial dans la boite où il travaille depuis vingt ans. Une promotion formidable pour Sébastien mais une promotion qui fait dépendre sa rémunération des primes de résultats. Alors, l'arrêt de travail, c'est la misère assurée pour le foyer et l'angoisse de perdre son poste, sa promotion si durement acquise. Dans ces conditions, les 10.000 euros du tribunal de Meaux était la première bonne nouvelle depuis l'accident. Mais pour que l'assureur du chauffard condamné verse à Sébastien la somme espérée, il faut que le jugement du tribunal de Meaux ne demeure pas que des paroles prononcées, même solennellement, le 20 juin 2017. Il faut que le jugement soit mis en forme par un greffier et tapé sur un clavier pour que Sébastien puisse en produire une copie. Depuis six mois, au tribunal de Meaux, on n'a pas trouvé le temps ou les moyens d'honorer la promesse de justice faite à Sébastien. Mon client a tout tenté pour essayer de contourner la difficulté, de trouver un moyen de parcourir les 27 kilomètres qui sépare son domicile de son travail. En vain. Tous les organismes susceptibles de l'aider en raison de son handicap refuse de prendre position dans l'attente de l'évolution de sa jambe. Sans permis de conduire, sa femme ne peut l'accompagner. Ses enfants ont leur propre travail. Et de toutes façons, même véhiculé jusqu'à la petite société, Sébastien aurait encore besoin d'une voiture pour faire le tour de tous les sous-traitants sous sa responsabilité. En désespoir de cause, Sébastien a écrit au greffier en chef du tribunal de Meaux pour lui expliquer sa détresse, le convaincre de l'urgence de la situation. Ce matin , au téléphone, le tribunal m'a oté mes dernières illusions : il y a trop de retard; pas de jugement avant l'an prochain, peut-être même le printemps prochain. Ainsi va désormais notre pays : la misère du budget de la justice retombe inévitablement sur le tribunal de Meaux et condamne Sébastien, sa famille à la misère, et sans doute une petite entreprise aux pires difficultés faute de pouvoir remplacer son nouveau cadre commercial. Sébastien n'est pas mon seul client à vivre une si pénible situation. Partout ailleurs, on attend aussi des jugements, faute de greffiers, de secrétaires ou de magistrats. Partout ailleurs, la misère produit inéluctablement de la misère.