Toutes les trois heures, un mort...

Le nombre de tués sur les routes françaises a augmenté de 12 % au mois de janvier. L'horreur de ce chiffre, l'énormité de ce bilan ne semble émouvoir personne. Pas de campagne de presse, pas de manifestation, pas d'unité nationale. Essayons une autre chiffre : 263 morts. Plus de huit nouveaux cadavres parjour. Toutes les trois heures, un père, une épouse, un enfant ne reviendront pas. Toutes les trois heures, une famille française se disloque définitivement. Et le malheur s'installe toutes les trois heures parce qu'un irresponsable a trouvé plaisant de fumer un joint ou de boire un coup de plus avant de prendre le volant. Parce qu'un imbécile a confondu son accélérateur avec l'affirmation de sa liberté ou de son plaisir du moment. Je suis en colère; je le reconnais. J'écris ces lignes avec rage. Une rage profonde , irrépressible contre cette absurdité sanglante, l'indifférence apparente qu'elle suscite, notre impuissance collective depuis des années à gagner ce combat. J'ai dénoncé sur ce blog la passivité des gouvernants qui n'ont pas poursuivi la mobilisation générale lancée en 2002 par le président Chirac. Depuis, le ministre de l'intérieur a annoncé quelques mesures, au demeurant insuffisantes. Pendant ce temps, le carnage continue. Ces Français qui meurent toutes les trois heures en disent long sur notre échec, notre responsabilité collective. Après la victoire sur la mort qu'ont permis les radars automatiques, les contrôles renforcés, les tribunaux plus réactifs, nous avons peu à peu baissé les bras. Nous avons laissé se réveiller les vieux démons. Nous avons laissé prospérer les apôtres de la liberté au volant, les ayatollahs de la vitesse.

On ne compte plus, depuis des mois, les communiqués d'associations d'automobilistes qui s'indignent dès qu'on évoque un renforcement des contrôles ou des sanctions. On ne compte plus les partisans de la libéralisation du cannabis qui oublient d'évoquer les ravages sanglants qu'il fait, comme l'alcool, au volant. On laisse diffuser sur les écrans ces publicités automobiles qui exaltent à nouveau le grand frisson des moteurs surpuissants, vantent la décharge d'adrénaline du compteur qui s'affole, la séduction absolue d'une carosserie qui file dans la nuit. On tolère au cinéma les apologies hystériques de l'excès de vitesse que sont tous ces "Fast and furious" qui se déclinent ensuite en jeux vidéos où nos enfants apprennent à écraser le plus de piétons sur la route.

Comment s'étonner dès lors que le nombre de morts augmentent de 12 % ? Comment s'étonner que le carnage reprenne sans que personne ne s'émeuve ? Nous avons laissé se réinstaller dans l'imaginaire français le grand fantasme de la jouissance automobile. Une jouissance frénétique, sans limite, irresponsable, totalement indifférente aux autres, à la vie des autres ou à leur mort.

Si nous voulons en finir un jour avec la barbarie routière, inventer un vivre ensemble pacifié au volant, il va falloir livrer un combat de fond contre ce grand fantasme meurtrier, attaquer en justice tous ceux qui l'exploitent : les producteurs, industriels, éditeurs, publicitaires qui se font les complices objectifs de la délinquance routière. Il faudra demander aux constructeurs automobiles qui investissent des sommes considérables dans leurs publicité ravageuses , de financer aussi les campagnes de sécurité routière, de permettre à leurs spots d'être diffusés aux mêmes heures et à la même fréquence. Il faudra lutter contre ceux qui brûlent les radars, ceux qui dénoncent les contrôles, ceux qui pourfendent toute nouvelle mesure de sécurité au nom de la sacro-sainte liberté du conducteur.

Parce que dans trois heures, près de nous, quelqu'un va encore tomber sur la route