LA TRAQUE DES VICTIMES DOIT CESSER

Vous avez perdu l’amour de votre vie. On l’a massacré sur un passage piéton. Et l’automobiliste responsable ne s’est même pas arrêté pour le secourir. A votre désespoir s’ajoute sans doute la colère contre le lâche qui a pris la fuite. Quelques semaines plus tard, on retrouve la voiture impliquée. On identifie la personne responsable de votre malheur. Vous la connaissez bien, trop bien. C’est la directrice de l’établissement dans lequel vous travaillez. Depuis des semaines, vous côtoyez la femme qui a percuté votre mari et l’a laissé agoniser sur la chaussée.

Quand ma cliente a pris cette horreur sur la tête, son monde s’est effondré. Je ne connais pas grand monde qui aurait pu résister. Les experts qui l’ont examinée, ont reconnu, derrière la détresse morale, une sévère dépression. La pauvre femme croyait alors avoir touché le fond du trou. Il n’en était rien. Il lui restait à vivre le pire. Trois détectives privés se sont succédés pendant des semaines pour l’épier, la suivre dans tous ses déplacements, la filmer dans la rue, au café, à la banque, chez elle par la fenêtre. Ils épiaient la moindre rencontre, l’ébauche d’un loisir, l’esquisse d’un sourire. Pour tenter de démontrer que cette dépression n’était que simulation. Pour offrir à l’assureur de la responsable un argument pour ne pas payer l’indemnisation.

Cette jeune femme n’est pas la seule à avoir vu son intimité violée par une compagnie d’assurance. J’ai défendu des victimes qui avaient perdu un bras, une jambe, toute leur mobilité ou une partie de leur cerveau et auxquelles les assureurs s’acharnaient à voler encore ce qui restait de leur vie privée. C’est devenu si fréquent que je crois, aujourd’hui, cette pratique devenue automatique. Dès qu’une personne est gravement blessée, les assureurs préfèrent nourrir une armée d’espions que d’avoir à indemniser la victime.

Dans l’immense majorité des cas, cette traque des victimes ne sert à rien. Les détectives filment n’importe quoi, se trompent parfois de personne et ne révèle rien de probant. Les compagnies d’assurances ne produisent même pas les rapports d’enquête. Mais l’injure faite aux victimes, elle, reste bien réelle. Dans l’immense majorité des cas, lorsqu’une enquête est produite devant un tribunal, les magistrats rejettent cette arme déloyale et dénoncent cette atteinte à la vie privée.

Mais – et c’est ce qui provoque ma colère – une cour d’appel a récemment décidé que l’espionnage des victimes était une pratique recevable, un argument « légitime et proportionné » et qu’il n’y avait pas là motif à sanctionner l’atteinte à la vie privée. C’est exactement cela que les assureurs recherchent : que par lassitude, ignorance ou indifférence, certains juges baissent les bras. Que de telles décisions se multiplient et fassent jurisprudence. Que la chasse aux victimes soit enfin autorisée !

Il y a plus d’un demi-siècle, Albert Camus écrivait : « les victimes sont parvenus à l’extrême de leur disgrâce : elles ennuient ». La traque des victimes confirme le pessimisme du philosophe. Notre modernité a réussi à repousser les limites de l’ignoble au-delà de ce qu’imaginait Camus.

Jehanne COLLARD

Avocate.