Il faut débattre aussi de la justice

Si le Grand Débat lancé par le président de la République représente une chance pour transformer la France, il ne devra pas épargner notre justice. Même si l’état de l’institution n’alimente pas la colère des gilets jaunes et ne figure pas en tête des revendications des Français, il y a urgence.

Cette urgence, je la vois dans les yeux de mes clients quand je leur annonce le délai prévisible d’une procédure, la patience dont ils devront s’armer pour attendre une décision, quand je leur lis un jugement bâclé qui omet de répondre à la moitié de leurs demandes.

Je leur explique que la justice française est une mendiante, ravagée par des dizaines d’années de disette budgétaire, que le nombre de juges est inférieur de moitié à ce que l’on trouve dans les autres pays européens, qu’il n’y a qu’un procureur pour 100.000 habitants alors qu’on en dénombre trois ailleurs, que la France a été régulièrement condamnée par la Cour de justice européenne pour ses délais insupportables.

Je vois poindre alors leur colère et je la comprends. Une victime en attente d’indemnisation ne devrait pas se sentir abandonnée, sacrifiée, livrée par l’urgence de ses besoins au diktats des assureurs. Et l’indigence de la justice n’est pas plus supportable pour ceux qui attendent l’ordonnance d’un juge pour enfants, une décision de divorce, un jugement de prudhommes, le bon vouloir d’un juge d’instruction. Ou que la décision qui a envoyé le coupable en taule soit enfin appliqué…

Une démocratie ne peut pas survivre à une insuffisance de justice, avec des délais qui s’allongent chaque année, avec 30% des décisions pénales qui ne sont pas appliquées.

Alors il faut profiter du Grand Débat pour tout mettre sur la table : le budget de la justice mais aussi la formation des magistrats, les vieux principes d’inamovibilité et d’irresponsabilité qui règnent encore sur leur carrière et entraînent la gestion corporatiste des tribunaux. Il faut remettre l’imagination au pouvoir, s’inspirer de ce qui se fait chez nos voisins pour dépoussiérer l’institution, simplifier les contentieux de masse, favoriser peut-être la participation des citoyens.

Le défi est immense. Mais l’urgence est là…

Jehanne COLLARD
Avocate.