POUR CEUX QUI NE POURRONT PAS PARTICIPER AU GRAND DEBAT

Ils sont plus de 215.000 et ils n’iront pas débattre. Ils auraient pu sans doute apporter leur pierre à la grande rencontre nationale voulue par le président de la République. Mais ils ne le feront pas; Ils sont morts sur la route. 215.000 vies fauchées si je m’en tiens aux seules trente années où je les ai côtoyés, trente ans, depuis que j’ai décidé, à la suite de mon propre accident, de consacrer ma vie à la défense des victimes de la route.

Ils ne parleront plus; ils ne ne débattront pas. Mais je voudrais leur prêter ma voix pour que l’horreur, l’absurdité de leur mort ne soient pas trop vite oubliées. Et parce qu’hélas, l’hécatombe continue tandis que j’écris, au rythme implacable de trois nouvelles victimes par jour.
— Jehanne Collard

J’ose défendre la mémoire de ces 215.000 disparus au nom d’une évidente urgence. Je lis partout que les gilets jaunes n’ont pas digéré les 80 km/h. Que la limitation de vitesse a été vécue comme une injure au bon sens, la preuve d’un mépris technocratique, voire comme un nouveau racket fiscal. J’apprends que le peuple s’est soulevé pour brûler les radars. Que l’abrogation de la mesure figure dans tous les cahiers de doléances, qu’elle est soutenue par une immense majorité de Français et pourrait fait l’objet d’un tout premier referendum.

C’est donc cela qui les a jetés dans la rue ou rassemblés sur les ronds points . On leur a ôté le droit sacré au volant, la liberté d’écraser à volonté le champignon, le bonheur de gagner deux précieuses minutes sur un trajet quotidien, le pouvoir de fracasser plus efficacement le gamin sur son vélo, la famille qui vient en face, le piéton sur le bas-coté.

Je sais que dans nos démocraties avancées règne désormais le plus autiste des individualismes. Je sais que chaque conducteur français se proclame expert en sécurité routière au nom de sa seule expérience, qu’il s’estime libre de choisir sa vitesse en raison de sa grande maitrise du volant. Je sais qu’il refuse de considérer la vitesse comme fauteur d’accident parce que lui même n’a jamais vécu de collision, que ceux qui les ont subies ne sont, pour la plupart, plus là pour en témoigner. Je sais que chaque automobiliste français juge les consignes de sécurité inutiles pour lui et inefficaces pour les autres. Je connais tout cela que je lis chaque jour, hélas, dans les compte rendus d’accidents.

Je ne peux pourtant me résoudre à cette perversion bien française. Face aux proclamations tonitruantes qui ne vont pas manquer de marquer ce Grand Débat, je persiste à faire entendre la petite musique têtue des faits objectifs et des lois physiques. Oui, la vitesse tue. Parce que l’énergie cinétique augmente avec le carré de la vitesse, qu’à chaque choc, cette énergie fracasse les tôles et pulvérise les corps. Oui, la vitesse tue car à 90 km/h, la distance de freinage est de 81 mètres alors qu’avec 10km/H de moins on s’arrête en 64 mètres au plus. Dix sept mètre de différence qui pèsent le poids d’une vie. Oui, la moitié des victimes en France se ramasse sur les routes secondaires. Oui, les pays qui ont adopté le 80 km/h sur ces routes ont sauvé des vies.

Je ne peux pas faire défiler le cortège de ces 215.000 morts. Ni même celui de leurs parents ou de leurs enfants encore meurtris et entièrement occupés à retrouver le chemin de la vie.Je ne peux mobiliser sur les ronds points des dizaines de milliers de tétraplégiques définitivement exclus de toute vie sociale. Je ne peux pas faire témoigner devant les caméras ces grands absents d’eux mêmes auxquels la violence des chocs a dérobé la moitié du cerveau. Je n’ai que mes mots pour faire sentir la détresse, la misère que je vois défiler chaque jour dans mon cabinet.

J’espère que mes mots suffiront pour éviter qu’on aggrave le massacre. J’espère qu’on comprendra qu’il ne faut pas renoncer à limiter la vitesses sur les axes secondaires, que perdre quelques minutes pour aller chaque jour au boulot peut être un effort acceptable s’il risque de sauver ne serait-ce qu’une vie. N’est-ce pas là aussi un initiative citoyenne ? A ces Français qui rejettent en vrac les hommes politiques, je voudrais dire qu’il faut un certain courage pour sortir le nez de son nombril, regarder les faits, les expériences au delà de nos frontières et prendre des décisions nécessairement impopulaires dans l’intérêt de tous.

Et pour tous ceux qui doutent encore, je suggère de consacrer le futur service civique à tenir des permanences dans les urgences et les morgues des hôpitaux partout en France le vendredi ou le samedi soir.

Jehanne COLLARD

Avocate spécialisée dans la défense des victimes de la route