Les victimes de l'accident de Millas ont assez attendu la vérité

Qu’on songe un instant à la patience des victimes, celles qui n’ont plus qu’une vie massacrée ou mutilée, celles qui n’ont plus d’espoir et pas de caméras.
— Jehanne Collard, avocate des familles de victimes
Elles sont des milliers chaque année, percutées sur une route de France sans plus de trois lignes dans le journal.

Elles sont des milliers chaque année, percutées sur une route de France sans plus de trois lignes dans le journal.

Il y a un an, le 14 décembre 2017, une vingtaine de gamins rentraient de leur collège de Millas. Il y a un an, les parents qui guettaient le retour du bus scolaire, n'ont pas vu arriver les collégiens. Ces mères, ces pères ont vécu des heures d'angoisse avant d'apprendre que, sur le passage à niveau, un train avait coupé le car en deux. D'autres heures plus éprouvantes encore avant de savoir si leur enfant se trouvait à l'hôpital ou à la morgue.

Pour eux, ce jour-là, l'enfer de l'attente n'a fait que commencer. L'enfer des questions sans réponses, des rumeurs invérifiables. Car, pour survivre à un tel deuil, à un tel traumatisme, il faut nécessairement affronter l'insupportable, comprendre ce que le car faisait là, au milieu de la voie, quand le train est arrivé, savoir la vérité. Les parents des enfants de Millas ont attendu des mois entiers que l'enquête préliminaire se termine, que le procureur désigne un juge d'instruction, que celui-ci ordonne des expertises.

Aujourd'hui seulement, un an plus tard, ces pères, ces mères commencent à entrevoir la vérité. Ils savent que le passage à niveau fonctionnait, que la conductrice du car a, sans hésiter, ignoré les barrières. Ils savent qu'elle prenait des somnifères depuis des années. Ils ignorent encore pourquoi, dans cet état de dépendance avancée, on l'a laissée conduire chaque jour leurs enfants.

Un an pour entrevoir la vérité. Je sais qu'aujourd'hui, l'impatience est reine. Que l'attente d'un geste politique, l'espoir d'une vie un peu améliorée peut bloquer la France, mettre le feu aux Champs Elysées, mobiliser les caméras. Alors, j'aimerais qu'on songe un instant à la patience des victimes, celles qui n'ont plus qu'une vie massacrée ou mutilée, celles qui n'ont plus d'espoir et pas de caméras. Celles qui n'attendent plus que la vérité.

Elles sont des milliers chaque année, percutées sur une route de France sans plus de trois lignes dans le journal. Pour elles, l'enfer de l'attente sera, le plus souvent, pire qu'à Millas où la pression médiatique, la présence de magistrats attentifs ont réussi à distiller, de temps à autre, quelques informations. Les victimes anonymes et quotidiennes de la route restent, elles, pendant des mois, prisonnières du silence. Le temps qu'un procès verbal d'enquête soit bouclé et transmis aux assureurs. Le temps qu'un magistrat instructeur daigne entendre la partie civile et lui donne enfin accès au dossier.

Je voudrais qu'on mesure le caractère inhumain de cette attente, de ces questions sans réponse, de ces rumeurs plus ou moins malveillantes pour des hommes et des femmes déjà ravagés par la mort, ou blessés dans leur chair. Il est pourtant simple d'y mettre fin. Sans léser quiconque, ni entraîner de coûts excessifs pour la nation ou un surcroit de travail pour la magistrature.

Il suffit d'accorder aux victimes d'infraction un nouveau droit: celui d'être reconnu en tant que victime dès le début de l'enquête et donc d'être informé, par l'intermédiaire de leur avocat, de son déroulement et des éléments qu'elle établit. Ce simple droit, parallèle à celui dont bénéficie le mis en cause, épargnerait des souffrances inutiles. Et il permettrait à l'Etat d'économiser bien de gesticulations médiatiques, sous forme d'association, de ministère ou de secrétariat d'état aux victimes dont le bilan est, depuis des années, particulièrement décevant.

Jehanne CollardCommentaire