La Benzodiazepine a-t-elle tué les enfants de Millas ?

Le 14 décembre dernier, six enfants ont trouvé la mort sur le passage à niveau de Millas. Dix-sept autres ont été gravement blessés. Les expertises judiciaires semblent mettre hors de cause les équipements de la SNCF. Les barrières étaient baissées, le feu et le signal sonore fonctionnaient. La conductrice du bus scolaire les aurait ignorés. Elle aurait freiné brutalement au tout dernier moment. Trop tard pour éviter le choc avec le TER.

Si l'on suit les experts, sur un trajet qu'elle faisait chaque jour, la conductrice n'aurait rien vu, rien entendu. Par quel atroce aveuglement aurait-t-elle pu mener ainsi directement à la mort les enfants dont elle avait la responsabilité ? Pour les familles des victimes de Millas, que je représente, cette question est devenue un lancinant cauchemar. Et il en va sans doute de même pour toutes familles qui, chaque matin, confient leurs gosses à des transports scolaires. Cette angoisse est, hélas, justifiée. Car, si la conductrice est aujourd'hui mise en examen, le cauchemar qui a frappé à Millas, menace toujours.

Au centre de ce drame, il y a quelques secondes d'absence, de sommeil paradoxal ou de désorientation. Et derrière ces quelques secondes fatidiques, quelques grammes d'une molécule hypnotique.

La conductrice du bus scolaire prenait du Zopiclone, un somnifère puissant. Chaque soir. Depuis 7 ans. Comme toutes les benzodiazépines, le Zopiclone risque de provoquer des phénomènes d’absences, de confusion, de désorientation, voire d’amnésie. Comme toutes les benzodiazépines, le Zopiclone entraîne rapidement une véritable dépendance. Les patients ne peuvent plus se passer de la drogue, font le siège de leur médecin pour qu’on renouvelle le traitement.
— Jehanne Collard

Ces faits graves sont parfaitement connus de tous les médecins. Tous savent que l'Agence Nationale de la sécurité des médicaments (ANSM) insiste pour que la prescription des benzodiazépines ne dépassent jamais quatre semaines. Tous savent qu'en mars 2017, la Haute Autorité de Santé (HAS) a rendu publique les études internationales montrant que cette molécule était responsable d'une augmentation de 60 % à 80 % du risque d'accident de la route, que son association avec de l'alcool multiplient ces risques par huit ! Tous savent que depuis 2017, les benzodiazépines, classées 3, sont réputées totalement incompatibles avec la conduite automobile. Tous savent que la HAS met à leur disposition des lettres pré-imprimées pour informer leurs patients sous benzodiazépine depuis trop longtemps, sur les effets de cette addiction et les inciter, à arrêter leur traitement sous contrôle médical.

Ces mises en garde répétées n'ont pas suffi à éviter le drame de Millas. Le médecin traitant de la conductrice a continué à renouveler l'ordonnance de zopiclone de trois mois en trois mois. La commission préfectorale a accordé un permis de transport collectif à cette femme. Une société de car l'a embauchée et lui a confié des enfants. Sans qu'un médecin ne s'alarme de la situation.

Trouver ces faits terrifiants, m'interroger sur les éventuelles responsabilités de chacun me vaut aujourd'hui le courroux de certains médecins. Un de leur syndicat hurle même à « l'outrage », à l'atteinte à la liberté de prescription. Selon ces praticiens, la présence d'un pictogramme d'alerte sur la boite de zopiclone suffit à dédouaner le médecin et renvoie à la seule responsabilité du patient. N'est ce pas un peu facile quand on sait ce qui reste de lucidité et de clairvoyance à des patients drogués depuis des années et abandonnés à leur dépendance ? La liberté de prescrire n'est intouchable que si elle s'accompagne d'une responsabilité sans faille.

Avocate des victimes, je ne suis pas là pour désigner des coupables. Mais pour veiller à ce que toutes les questions soient posées, qu'aucune responsabilité ne soit éludée. Pourquoi ce généraliste a-t-il continué ses prescriptions sans mettre la conductrice en arrêt de travail ? Pourquoi la visite médicale d'embauche a-telle été supprimée ? Pourquoi le transport de personnes n'est-il pas considéré comme une activité à risque ? Pourquoi la médecine du travail ne s'est aperçue de rien ? Il faut obtenir des réponses à ces questions.

C’est le minimum que nous devons aux enfants de Millas : faire en sorte que leur mort : faire en sorte que leur mort provoque un sursaut, une prise de conscience collective mette fin à une situation explosive.
— Jehanne Collard

Car, au-delà du drame de Millas, la situation est explosive. Pour tous les enfants transportés. Pour chacun d'entre nous sur la route face à un conducteur potentiellement dépendant de ces molécules dévastatrices. Il se vend chaque année en France plus de 100 millions de boites de benzodiazépines. Nous sommes les plus gros consommateurs de cette drogue après les Espagnols. D'après les plus récentes études, plus de 13 % de la population française est sous l'emprise de ces calmants et somnifères. Et chaque année, 5,4 % d'entre nous entame un traitement l'exposant à leurs effets et à leur dépendance. N'est ce pas suffisant pour abandonner les postures et les corporatismes ? Et pour trouver d'urgence des solutions ?

Jehanne COLLARD
Avocate.